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15.09.2007

Anecdote

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Entre deux rendez-vous, je rentre dans un café, assis en terrasse, je vois arriver un homme d'un certain âge, portant pantalon en velours beige, béret noir, pull peluchant kaki col en V, laissant apparaître une chemise à carreau... Rien qui ne pouvait, au premier abord, susciter une quelconque attention. C’est amusant comme pour certains le temps vestimentaire s’arrête.

Une baguette sous le bras et je me serais cru dans le midi ! En revanche, il tenait dans les mains Hasenblad, un apparaît photo. Il s'assit à deux tables plus loin face à moi, commanda un café allongé.

Épri de son instrument qu’il manipulait avec délicatesse et précision... Il le caressait comme si... Il y avait quelques choses de surprenant dans son attention envers cet objet commun, il y avait quelque chose de décalé dans cet individu que je ne saurais définir... un certain charisme... Il rayonnait.

J’abandonnais mon livre, mes pensées et mes idées. Je le regardais manipuler son appareil, prenant en photo de tout côté sa tasse de café tel un enfant qui découvre pour la première fois les possibilités de son nouveau jouet.

Et inévitablement, comme Paris est une ville de tous les mystères... j’ai bien compris aussi depuis le temps que j’y suis, qu’une situation qui retient mon attention, ne doit pas être ignorée et négligée. Car après l’heure... Tout disparaît sans laisser de trace... Quelque chose sur lequel on puisse s’asseoir, se reposer. Il n’y a que la mémoire qui donne lieu de soutien, et... et encore ! Dieu sait le nombre de moments oubliés, laissés pour compte qui méritaient toute notre attention.

Paris est une ville fantôme où plein de petits faits divers se côtoient, se mélangent et nous glissent entre les doigts sans que personne n’y prête attention. Alors que c’est l’essence même de la vie.

Être conteur, peintre ou photographe nous donne la possibilité ou le devoir de redonner vie et éternité à ces petits instants merveilleux perdus dans le quotidien. Et ressentir, et ressortir un peu plus beau, un peu plus fort...

Mais parfois aussi, j’aime quand les choses m’échappent, les laisser me tourner autour, me bousculer ou s’enfuir avec ma complicité. Non par lâcheté, mais plutôt par égoïsme. Garder ces instants comme s’il s’agissait de mirage, de spectacle que l’on jouait pour moi seul.

Ou donner aux situations une forme toute autre, une forme différente de ce qu’elles sont vraiment ou les rendre encore plus vraies. Se laisser transporter par l’immortalité d’un présent encore plus présent que l’on n’aurait jamais su saisir comme un moment à part.

Attiré irrésistiblement vers ce personnage, intrigué par un contraste certain, je restais immobile. Oserais-je lui adresser la parole, lui exprimer ma curiosité, mon impression étrange ?

Il semblait être surpris par mon attention, mon silence et mon immobilité. Je devenais enfant devant le miroitement des lumières de la foire. Il m’adressa quelques mots dans un français affreusement mâché qui me signifiait dès lors, bien mon erreur et mon ignorance. Il était américain.
Je traduis :
- “Vous aimez la photo? Vous êtes peut-être photographe, vous-même?” me dit-il. Je lui répondis comme s’il me réveillait du profond sommeil, comme s’il me surprenait dans mon intimité. Et j’allongeais deux trois mots maladroits.
- “Comment? désolé, je ne comprend pas très bien ce que vous me dites.”
- “Do you speak english?”
- “Non...”
Tant bien que mal, nous échangeâmes quelques mots. Je buvais ses paroles comme du potage aux légumes ! Il se dégageait de son discours des couleurs de voyage, des odeurs de pays incertains, des saveurs de régions ignorées. Cela respirait la convivialité et l’ouverture d’esprit. C’était une porte ouverte, une bouffée d’air frais. Cela donnait une envie de prendre la porte et la poudre d’escampette, le bagage en mains, reconsidérer les vues de l’esprit, élargir le champ de vision.

Et pourtant, dans tout ça, il ne me donna qu’un vague aperçu de sa tranche de vie, la mentionnant d'ailleurs presque comme une anecdote comme si elle ne lui appartenait pas, en toute modestie.

- “Un livre est paru sur mon travail...” me glissa-t-il dans la conversation.
Comme j’avais beaucoup de mal à suivre le sens de ses phrases, il m’écrivit sur un morceau de papier, l’éditeur et l’endroit ou je pouvais me procurer son oeuvre.

A mon grand regret une fois encore, il était temps pour moi de quitter la scène, de reprendre le cours de mon programme journalier. Il y avait pourtant encore beaucoup à dire, à partager et à apprendre. Mais ne m’avait-il pas finalement donné l’essentiel ?

En m’orientant vers la sortie, ces derniers mots furent là comme pour clôturer l’histoire :
- “Vous êtes intelligent” annonça-t-il. Je restais dubitatif devant cette phrase inattendue.
- “oui”, rajouta-t-il, “vous êtes curieux.”

Le temps reprit sa place, comme si je n’avais pas franchi autre chose que la réalité propre. Et, quelques temps plus tard, alors, qu’il semblait n’y avoir jamais rien eu, je retrouvais au fond de ma poche un morceau de papier chiffonné et ou il était écrit dans une vive calligraphie : Louis Stettner, édition...

Et en effet, à la Hune (librairie), ce n’est pas un livre que je rencontrais comme il me l’avait soufflé, mais une dizaine. “Louis Stettner, né en 1922 à Brooklyn, photographe... C’est après la guerre du Pacifique qu’il arrive à Paris, (le coeur partagé entre les états Unis et la France). Il rencontre Boudat, Frank et Doisneau, Brassaï surtout qu’il considère comme un maître absolu...”

Merci.